Le sommeil est un des piliers qui nous maintient en vie. Tout le monde dort : une activité qui peut sembler banale parce que quotidienne. Mais plus d’un Français sur trois dort mal. Aussi, il y a sur le marché de nombreuses solutions, souvent peu satisfaisantes, entre gadgets, masques révolutionnaires, gummies miraculeux ou médicaments. Le sommeil fascine l’être humain depuis la nuit des temps. Il est un phénomène mystérieux, profond et même spirituel. Nous ne pouvons pas vivre sans dormir, ce qui nous ramène toujours aux limites de notre corps physique. On le sait, la pratique du yoga peut aider à y plonger, car postures, respirations et arrêt de la procrastination sont bénéfiques.
Jenia Ponomareva
s’est formée à plusieurs types de yoga et notamment à la yogathérapie du sommeil. En 2020, pendant l’épidémie du COVID, elle crée un studio de yoga en ligne « Yoga pour mieux dormir » où elle compile des techniques et des outils du yoga afin de retrouver un sommeil profond et réparateur.
www.yogapourmieuxdormir.fr
Instagram : @jeniayogaparis – Facebook : Jenia Yoga Paris
Dans la mythologie grecque, Hypnos, le dieu du sommeil, et Thanatos, personnification de la mort, sont frères, tous deux nés de Nyx, la Nuit. Les Grecs avaient observé quelque chose d’étrange : chaque soir, lorsque nous nous endormons, notre conscience disparaît. Nous cessons d’agir, de percevoir le monde, de contrôler nos pensées, presque comme si nous étions morts. Mais est-ce vrai que notre conscience s’arrête quand on dort ?
Les points de vue sur le sommeil divergent selon les textes et les traditions : certains lui accordent une place importante, le considérant comme une clé philosophique; d’autres le perçoivent plutôt comme un signe de paresse ou d’ignorance. Il est peut-être tout cela, mais sûrement une source de régénération énergétique vitale.
En yoga
Dans les Upanisad, le sommeil profond sans rêves est le moment où l’être devient « un avec le Brahman », la conscience suprême (Chândogya), ou encore une forme temporaire de libération (moksa), sans peur ni désir (Brhadâranyaka). Dans les enseignements des Yoga Sûtras (Patañjali), le but du yoga reste « l’arrêt des fluctuations du mental» (vrttis). Et le sommeil profond est considéré comme l’une de ces fluctuations de l’esprit où la conscience semble inactive, où le dormeur n’est pas conscient de cet état (on l’est seulement a posteriori). Selon l’Advaita Vedanta, la conscience n’est pas absente pendant le sommeil (puisqu’elle est éternelle et sans interruption), mais on est conscient de l’absence de tout objet à percevoir.
Bien-sûr l’objet du yoga n’est pas d’aider à s’endormir, mais bien de rester conscient. Mais dans son approche holistique et thérapeutique, cette discipline corporelle, si elle est bien comprise et pratiquée régulièrement, peut apaiser et nous amener à la frontière du sommeil.
Dans une société où tout s’accélère, l’état d’activation est devenu notre nouvelle norme. Entre écrans, sollicitations permanentes et pression de performance, notre système nerveux reste en alerte comme s’il devait sans cesse répondre à une urgence. Pourtant, l’équilibre naturel n’est ni la léthargie ni la surexcitation, mais un état de calme vigilant, où l’on peut passer librement de l’action au repos.
Accéder à ce moment sans peur ni désir

le demi-pont avec support facilite l’évacuation des tensions émotionnelles.
Crédit photo : © Anna Chaplin, www.annachaplin.fr
En pratique
C’est ce constat qui m’a amenée à développer l’approche « Yoga pour mieux dormir », que j’enseigne aujourd’hui dans mon studio en ligne et que j’ai approfondie dans un livre consacré à ce sujet. De nombreuses techniques du yoga aident à calmer le système nerveux, relâcher les tensions et stabiliser l’attention. Mais il n’y a pas de technique qui conviendrait à tout le monde et permettrait de vaincre l’insomnie comme par magie. Comme toujours, c’est l’approche systémique, individualisée et la régularité qui portent leurs fruits.
Il y a néanmoins des postures et des respirations qui ont un effet plus calmant sur le système nerveux que d’autres. Par exemple, les flexions vers l’avant apaisent alors que les extensions dynamisent. L’expiration calme davantage que l’inspiration. Nâdî Sodhana (la respiration alternée) est souvent plus adaptée au stress chronique que Kapalabhâti ou Bhastrikâ. Les styles de yoga dits passifs, plus intériorisés comme le yin yoga ou le restauratif yoga, où l’on reste longtemps dans l’immobilité, parfois soutenu par des coussins ou bolsters, sont davantage recommandés.
Cependant, pour certaines personnes, accéder à un état de relâchement paisible n’est pas possible sans passer par un stade d’effort physique. le Hatha Yoga (le yoga de l’effort) est alors d’une grande aide ! L’alternance entre l’effort et la détente réhabitue le système nerveux à passer de l’un à l’autre, sans rester coincé dans l’un des deux états. Le pratiquant réapprend à s’autoréguler et à agir sur son système sympathique et parasympathique. Bien entendu, un outil comme le Yoga Nidra est très précieux. Même si son but dépasse la simple relaxation, il permet au cerveau de passer des ondes bêta vers alpha puis thêta. C’est un processus proche de celui qui conduit au sommeil profond, et le cerveau s’y entraîne lors du Yoga Nidra. On peut écouter un enregistrement de yoga nidra avant de s’endormir.
Si le yoga permet en premier lieu de cultiver la clarté, la présence et, ultimement, l’éveil de la conscience, nul ne boude cette fabuleuse boîte à outils quand il ou elle a du mal à s’endormir ou à se rendormir. Après un réveil nocturne inopiné, l’essentiel est d’éviter que le mental ne s’emballe et que le système nerveux ne bascule dans un état d’alerte ou d’hypervigilance. Sortir du lit, aller boire un verre, manger quelque chose et pratiquer quelques respirations ou postures, peut participer de la solution. (Voir les postures ci-contre).
Dépasser la condition humaine
Gilgamesh, le héros d’un des plus anciens récits de l’humanité, rédigé en Mésopotamie il y a plus de 4 000 ans, doit vaincre le sommeil. Il veut devenir immortel et doit, pour cela, non pas tuer un monstre ou défier un dieu, mais simplement ne pas dormir six jours et sept nuits. Un défi dérisoire en apparence, pourtant Gilgamesh s’assoit et s’assoupit presque immédiatement. Il dort durant des jours, et chaque jour on dépose à ses côtés un pain fraîchement préparé. En se réveillant, il voit les sept pains, du plus desséché au plus frais et comprend qu’il a dormi toute la durée de l’épreuve. Une chose lui devient claire : celui qui n’est même pas capable de résister au sommeil ne peut prétendre échapper à la mort.








