Arbre mère et mycélium. « Les lignées sont comme les arbres, et les réseaux post-lignées sont comme le mycélium.
Il faut avoir les deux ensemble.»
La pratique n’est pas une fiction et l’enseignant de yoga, un être imaginaire. Nous avons soif d’écrits critiques sur le yoga comme phénomène social, politique et culturel, qui parle de la vie au XXIième siècle ; d’un yoga inclusif, qui soit d’un grand soutien pour toutes et tous, peut-être une libération qui, en même temps, honore d’où il vient réellement. Theo est une des rares enseignantes de yoga, chercheuse et universitaire anglaise à questionner ce sujet, dans le cadre d’une maîtrise (SOAS) et d’un doctorat. Pour elle, même les lignées sont post-lignée !
JDY. Quid de l’opposition tradition et commercial dans le Yoga ?
Théo Wildcraft C’est une division trop simple, comme si ces deux aspects étaient des choses différentes. La question la plus intéressante : qui gagne de l’argent ? Les lignés en yoga sont aussi parfois commerciales. Shivananda par exemple, ou Ashtanga sont d’énormes entreprises. Les gourous modernes sont à la tête d’entreprises mondiales.
Iyengar s’est institutionnalisé en s’associant aux « Local authorities » en Angleterre, ce qui lui a permis d’être présent dans tous les petits villages… Aux USA, Yoga Alliance accréditent tous les professeurs et son CEO gagne 500 000 $ par an. Il y a 2 organisations qui ont essayé de breveter les postures de yoga : Bikram et… le gouvernement indien. Jivamukti ou Anusara Yoga sont deux écoles exemplaires néo-libérales ou comment, sincèrement exploiter la tradition. La lignée Kundalini de Yogi Bhajan, très hiérarchisée, continue de vendre les fameux Yogi Tea… En Allemagne, il y a une « union » gérée par l’état qui organise les formations. C’est vrai que certaines lignées sont restées sur des modèles non économiques hérités du XXe siècle, où le bénévolat et le service priment. Mais ceux qui gagnent vraiment de l’argent, vendent des vêtements, des accessoires, les Lulu Lemon, Chin Mudra… Pas les profs de yoga !
JDY. Mais alors pourquoi pense-t-on que les lignées sont « mieux » ou « plus sérieuses »
T.W. Le yoga a quelque chose d’exotique. Comme si on avait échangé un système patriarcal, religieux, hiérarchique par un système oriental, l’orientalisme du début du XXe siècle. Je crois que l’on cherche une sorte d’autorité, et on la reconnaît dans les lignées. La plupart de mes recherches doctorales sur le yoga portent sur la question d’autorité. On en parle tout le temps : Est-ce que ceci est du vrai yoga ? Quel est le meilleur yoga ? Est-ce que je suis une bonne prof ?… La lignée est une réponse facile, un lien d’autorité évident, naturel. En Angleterre, il y a une maîtrise de yoga à l’Université, qui approfondit l’histoire, la science… Le public est surtout constitué de profs. Lorsqu’ils découvrent que les traditions reposent sur une centaine d’années seulement, que la salutation au soleil apparaît seulement dans les années 1930… ils développent une sorte de crise de confiance. Dans le yoga prémoderne, l’enseignant et l’élève ne pratiquaient pas ensemble : l’enseignant donnait des instructions, et l’élève rentrait chez lui pour pratiquer. Lorsque l’on commence à examiner l’histoire du yoga, son origine devient très floue. Je crois que ce qui est important, pour un professeur, c’est d’être très honnête avec ses racines.
Pas de performance, ni spirituelle ni physique
JDY. En fait, ce sont de vains débats ?
T.W. Oui, le fait de continuer à avoir ce débat, créé des frontières. Et le débat sur les frontières fabrique aussi d’autres frontières. Tout le monde voudrait que la police du yoga existe : quelqu’un qui gère, normalise, réglemente la pratique…, interdit le yoga-chien ou le yoga-alcool ! Mais personne ne veut le faire, ni que quelqu’un d’autre le fasse. On peut très bien avoir des frontières floues, si ce sont celles que la communauté de yoga construit ensemble. J’ai l’habitude de dire : « C’est peut-être du yoga, mais ce n’est pas mon yoga » !
JDY. Pas de norme alors ?
T.W. Le yoga est un concept flou, il n’y a pas besoin de normes.
J’aime le yoga qui enseigne à un groupe de femmes dans une petite localité, des gens âgés, des handicapés…, qui accompagne la vie. Pas de performance, ni spirituelle ni physique. Le fait de servir, de donner aux autres. Pas un yoga parfait, mais confronté à la réalité du vivant.
JDY. Même les fondements scientifiques du yoga sont fragiles, écris-tu ?
T.W. Il est impossible de savoir l’ingrédient qui participe vraiment aux bénéfices de la pratique. C’est encore un besoin d’autorité, encouragé par le système de la recherche et la médecine qui a besoin de preuves.
Mais lorsque la science s’intéresse au « comment ça marche dans le corps », ce qui se passe lorsque l’on médite dans le cerveau, où lorsque l’on bouge, dans les muscles ou les fascias…, cela devient passionnant.

JDY. Qu’est-ce que ce concept que tu as défini comme « Post-lignée » ?
T.W. La plupart des gens que je connaissais n’étaient ni d’une lignée,’ ni commercial ! Dans les villages, les profs faisaient un mélange de 3 ou 4 styles différents. La question est celle du cheminement de l’enseignant de yoga, pas seulement de la source qu’il enseigne.
Si l’on regarde l’itinéraire d’un prof. de yoga, il ou elle commence le yoga pour des raisons de bien-être vague, d’image, non pas avec des idées très profondes mais avec des formes de yoga assez superficielles. Certain.es restent à ce niveau de pratique. Mais le futur professeur de yoga va approfondir sa pratique, s’intéresser à la tradition, aux textes, faire des formations, lire des livres et devenir professeur. Quand il-elle repartage avec de nouveaux étudiants, il-elle doit repasser par la case « superficielle ». Il n’est pas question d’un type de yoga ou d’un autre. Il y a toujours tous les niveaux en yoga. L’enseignant ne choisit pas, il est aussi lié aux attentes de ses élèves. C’est pareil dans les églises : ceux qui les fréquentent ne prient pas tous les jours, mais viennent voir les voisins…
À force d’enseigner, il y a un moment où ce que ma formation m’a apporté ne suffit pas. Il me faut d’autres sources de connaissances, pas forcément issues de ma lignée, de nouvelles recherches scientifiques… (Iyengar n’a pas parlé des fascias !, et pour cause!). Alors arrive un moment de maturité, un rituel de passage dans la vie du professeur ; soit il se retranche dans la lignée, soit il devient post-lignée. Ce n’est pas que l’on n’est plus d’une lignée, mais que l’on équilibre, avec un bon sens critique, l’ensemble des sources d’information. Pour ce faire, il faut être connecté à un réseau d’informations (un journal !), un réseau de gens de confiance, des amis qui font le lien. Les grandes fédérations ou organisations font aussi partie de ces réseaux. La plupart des yogas sont en réalité post-lignée. C’est un moment qui arrive dans la vie de chaque professeur.
JDY. L’idée que le yoga se déploie dans une communauté ?
T.W. Les lignées sont comme les arbres, et les réseaux post-lignées sont comme le mycélium. Il faut avoir les deux ensemble. Avant, il n’y avait que quelques grands arbres, que quelques hiérarchies. Aujourd’hui, avec les changements d’autorité, il y a beaucoup de petits arbres. Les arbres ne peuvent pas vivre sans mycélium. Il s’agit aujourd’hui de tous ces échanges qui se passent hors lignée dans les ashrams, dans les communautés, sur les réseaux sociaux. En fait la post-lignée décrit tout le yoga, parce que cette relation, ces échanges existent toujours. L’individu ne produit pas de connaissance, il n’y a qu’une communauté qui peut produire de la connaissance, grâce à l’interaction. Iyengar a construit son système à force de l’expérimenter avec sa communauté.
JDY. Quels sont les ingrédients d’une communauté ?
T.W. Une bonne communauté maintient une éthique très forte de service, de générosité les uns avec les autres. « Être des corps ensemble » ! Ils ont un projet ensemble (un journal, un festival, un programme), passent du temps ensemble, et de cette manière-là, développent une confiance mutuelle. Mais souvent la communauté n’est pas équilibrée car les gens se rassemblent parce qu’ils se ressemblent. La plupart des profs de yoga ne font pas réseaux avec des gens différents. C’est aussi le problème des applications sur les médias sociaux. Lorsque j’ai enseigné à des personnes avec des handicaps lourds, à un autiste aussi , c’était lui, le praticien, celui qui cherchait, qui avait demandé de l’aide. J’ai appris tellement de choses à leurs contacts, sur le corps, sur le yoga… Les autres pensaient : « Tu es bien gentille de faire cela ! à ces pauvres gens… ». Quelle erreur !
L’important est de se constituer un réseau d’expériences diverses, de métiers et de milieux sociaux différents, des étudiants, des handicapés…, bref autres que des enseignants de yoga… Une grande diversité, de façon à s’assurer de rester dans la vie, vivant. La vie est diverse.
JDY. Le yoga a-t-il une dimension politique ?
T.W. Tout est politique. Cela me fait penser à la tradition du bouddhisme engagé. Il y a la libération individuelle, mais aussi collective. Un yoga engagé ? On ne peut pas tout résoudre sur un tapis de yoga, la colonisation et le changement climatique ! Est-ce que ma pratique de yoga m’aide à être dans le monde de manière engagée ? Qu’est-ce que tu apportes avec ton yoga à ta communauté ? Dans mon expérience avec les handicapés, quand je demandais aux accompagnants un feedback : Ils me disaient toujours des choses comme : « Ils dorment bien » ou « sa digestion allait mieux» Pas «il a fait une super posture, chanté des mantras… ! «Est-ce que ça aide ma vie de tous les jours », et pour la plupart des gens, c’est ce que le yoga peut offrir. C’est notre rôle à nous, enseignants. Simplement. ■
Je suis écrivain, chercheur, conférencière, formateur de professeurs de yoga. Depuis 2007, J’ai exploré une douzaine d’écoles de yoga différentes, ainsi qu’une douzaine d’autres pratiques somatiques. Je m’interrogeais sur la manière de rester fidèle à soi-même et à son histoire, tout en veillant à la sécurité de chacun, lorsque l’on franchit les frontières entre écoles, marques, lignées et héritages.En 2019, j’ai obtenu un Doctorat en études religieuses, à l’Open University, Milton Keynes. Thèse : Modèles d’autorité et dynamiques de pratique dans le « yoga post-lignée », éditée par Equinoxe, en anglais. J’ai depuis édité 3 livres (en collaboration), surtout à destination des enseignants de yoga.
A LIRE de Theodora Wildcroft
(non encore traduit)
– Yoga studies in five minutes – 2025 – Éd. Équinoxe
– The Yoga Teacher’s survival guide 2024 avec Harriet McAtee. Éd. Singing Dragon
– Leading safe and simple yoga nidras avec Beverlay Nola. 2026. Éd. Singing Dragon





