Noëlle Perez se souvient de son maître : BKS Iyengar

Le Journal du Yoga Aplomb et alignement permettent-ils de marcher droit dans la vie, d’avoir un mental sinon de plomb, du moins d’acier ?   
Noëlle Pérez Pour vous répondre, je dois revenir à Iyengar sur qui je suis en train d’écrire un livre. J’ai l’impression qu’aucun de ses élèves ne l’a compris. Moi même, tant que je n’avais pas rencontré Miguel* et son petit monde, je ne comprenais rien. J’avais toutes les articulations durcies comme tous les élèves d’Iyengar qui m’arrivent les ont. Ce n’est même pas du fer, c’est du bronze. Pas une vertébre ne bouge sous la respiration. 

Noëlle et Miguel


JdY Pour quelles raisons ?
N.P. Le maître de Pune vivait dans un pays chaud et humide. Il était du sud. Sa peau était très noire. Dans ces pays, on s’avachit. Pour devenir ce qu’il est devenu, il lui a fallu beaucoup cravacher. Quant à ceux qui vivent dans des pays froids comme le nôtre, il faut les faire se relaxer.   


JdY Ce qui veut dire que l’enseignement du yoga doit s’adapter au climat et à l’environnement ?
N.P. Bien sûr ! Iyengar, comme tous les petits Indiens, a été élevé sur la hanche des femmes. Même chose pour les petits Africains sur le dos de leur mère. Ce qui donne une grande ouverture des coxo-fémorales (la boule de la tête du fémur tourne vraiment à fond). Cela donne aussi, dans les postures debout, une possibilité d’extension avec le talon de la jambe arrière par terre. Pour y arriver les élèves d’Iyengar se mettent le tronc de travers, se tortillent dans tous les sens. Résultat : il n’y en a pas un qui ait le dos droit. 


JdY Parlez-nous de votre rencontre avec Iyengar…   
N.P. Je l’ai rencontré à Pune en Inde en 1959 dans la petite pièce où il dormait sur une pile de couvertures et où il me donnait des cours particuliers. J’avais 34 ans. Il m’emmenait partout avec lui. Comme un père, il m’a pris en charge. Il était deux êtres en un seul : à la fois un maître très exigeant et un homme très bon, très rigolo, très humain. Il riait aux éclats. Une vraie trompette quand il riait ! Son institut n’était pas encore devenu le grand institut actuel. Il me disait : « Quand vous voulez demander à vos élèves un gros effort, faites-les d’abord rire. » C’était un homme intense qui était, dans chacune de ses qualités, au maximum.


JdY Vous le décrivez comme un homme très exigeant. Quelles étaient ses exigences ? Vous demandait-il, par exemple, de suivre un régime végétarien ?
N.P. Jamais ! Même si lui-même était végétalien. Pour lui, être végétarien ne servait à rien, était juste déprimant. Lorsque j’étais jeune, je me suis retrouvée à l’hôpital après quinze ans de végétarisme intelligent. Le médecin m’avait pourtant bien expliqué que nous étions omnivores. Moi, je faisais du yoga pour trouver Dieu. J’ai trouvé quelque chose, c’est sûr, mais je ne sais pas quoi. Quand on poursuit une quête spirituelle, il n’est pas facile d’obéir à un médecin. J’ai donc continué mon régime et me suis retrouvée à l’hôpital. 


JdY Quand et comment avez-vous fondé l’Institut Supérieur d’Aplomb ?
N.P. B.K.S.Iyengar m’avait permis d’ouvrir ma propre école en rentrant de Pune en 1959. On l’appela l’Institut de Yoga Noëlle Perez-Christiasens. Iyengar avait fait dessiner comme label une lampe à huile d’où jaillissait une flamme. Sur le bord supérieur de la lampe son nom était inscrit et sur le « ventre », de la lampe, le mien en sanskrit, et, suivant la courbe du fond, en sanskrit aussi, « vénérable école de yoga». Dès le premier séminaire qu’il est venu y donner, B.K.S.Iyengar apprécia la rigueur et la profondeur de l’enseignement ainsi que le sérieux des cours de culture générale : l’Inde, ses religions, d’autres cultures et d’autres religions. C’est lui qui donna alors son nom à l’école : Institut B.K.S. Iyengar de Paris. 


JdY Comment en êtes-vous arrivée à utiliser des supports ?
N.P. Lorsqu’Iyengar est revenu en 71, il remarqua lors de Sarvangasan (la chandelle) que les cous étaient durs. Il me dit : « Vous aurez des problèmes de thyroïde ». Il ajouta que les élèves n’étaient pas sur l’axe. Nous avons alors compris qu’il fallait arriver à une posture verticale avec le cou relaxé. C’est à ce moment-là que nous avons pensé à utiliser l’aide des supports, comme Iyengar me l’avait fait expérimenter à Genève, chez ma mère, en 1965, pour les extensions avant. Il m’avait fait asseoir sur une pile de coussins durs ce qui avait permis au bassin de tomber entre les cuisses ; il m’avait rallongé les bras avec des serviettes de toilettes trouvées dans la salle de bain et pliées en deux dans le sens de la longueur de manière à passer la boucle autour des pieds. Alors, j’ai senti dans quelle direction le maître m’entraînait et ce qu’il cherchait à me faire comprendre. 


JdY Aujourd’hui, comment se porte votre institut ?.  
N.P. C’est une petite chose trop sérieuse. Les gens n’aiment pas les choses trop sérieuses.


JdY Et le Portugal, recèle-t-il encore des trésors comme Miguel ?
N.P. Ils ne portent plus sur la tête. Ils n’ont donc plus les mêmes colonnes. Sauf les plus âgés car c’est moins lourd qu’au bout des bras. Le poids arrive au talon arrière sur une surface grande comme un centime d’euro. Le bassin doit être très en arrière. Alors, on reçoit mieux et on assimile mieux les influences naturelles et saines. 


JdY A part Iyengar, avez-vous eu d’autres maîtres ?
N.P. J’ai eu des maîtres en ethnographie à l’Ecole des Hautes Etudes dans les années soixante. Le yoga c’est de l’ethnographie, c’est l’étude de l’humain.  


JdY Comment abordez-vous la vieillesse ?
N.P. Toute ma vie s’est transformée en yoga. J’ai toujours vu ma grand-mère et ma mère heureuses de vieillir. Ca ne nous pose aucun problème. Je suis en très bonne santé.

Plus d'infos sur l'Institut de l'Aplomb : www.isaplomb.org

Extrait du Journal du Yoga n° 158

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